GUERRE AU TRAVAIL !
« Dès le mois de février, quelque chose d’apparemment inexplicable avait commencé à secouer les entrailles de Milan. Une ébullition, presqu’un éveil. La ville semblait renaître. Mais d’une vie curieuse, trop forte, trop violente et surtout, trop marginale. Une nouvelle cité paraissait s’installer alors dans la métropole. Aux quatre coins de Milan, partout, c’était le même scénario : des bandes d’adolescents s’élançaient à l’assaut de la ville. D’abord, elles occupaient des maisons vides, des boutiques désaffectés, qu’elles baptisaient “cercles du prolétariat juvénile”. Puis, de là, elles se répandaient peu à peu et “prenaient le quartier”. Cela allait de l’animation théâtrale au petit “marché pirate” sans oublier les “expropriations”. Au plus fort de la vague on compta jusqu’à trente de ces cercles. Chacun possédait bien entendu son siège et beaucoup éditaient de petits journaux.
La jeunesse milanaise se passionna pour la politique et les groupes d’extrême-gauche profitèrent, comme les autres, de ce regain d’intérêt. Plus que de politique, il s’agissait en fait de culture, de mode de vie, d’un refus global et de la recherche d’une autre manière de vivre. Les jeunes milanais dans leur quasi-totalité n’ignorèrent plus rien de la révolte estudiantine. Mais différents de leurs aînés, ils aimaient Marx et le rock and roll et se définissaient comme des freaks. […] Fortes de leur nombre et de leur désespoir, les bandes plus ou moins politisées entendirent vivre selon leurs besoins. Les cinémas étaient trop cher : ils imposèrent certains samedis la réduction du prix des billets à coups de barre de fer. Ils n’avaient plus d’argent : ils lancèrent le mouvement “des expropriations”, tragiquement simples, à la limite du pillage. Il suffisait d’être une dizaine pour se livrer à ce sport, qui consistait à entrer en masse dans un magasin, se servir et ressortir sans payer. On appelait les pilleurs “la bande au salami” parce qu’au début, ils dévalisèrent principalement des charcuteries. Très vite, les magasins de jeans, de disques furent également touchés. Fin 1976, exproprier était devenu une mode, et rares étaient les lycéens qui ne s’y étaient pas essayés une fois au moins. Toutes classes confondues : les pillards étaient aussi bien fils d’ouvriers que fils de grands bourgeois et tous communiaient dans une grande fête qui n’allait pas tarder à se transformer en tragédie. »
Fabrizio “Collabo” Calvi
Camarade P 38
À l’exception d’une infime minorité de demeurés, nul ne croit plus au travail. Nul ne croit plus au travail, mais de ce fait la foi dans sa nécessité n’en devient que plus féroce. Et chez ceux que la dégradation tangible du travail en pur moyen de domestication ne rebute pas, cette foi tend le plus souvent à tourner au fanatisme. Il est vrai que l’on n’est pas professeur, travailleur social, agent d’ambiance ou vigile sans quelques séquelles subjectives. Que l’on appelle aujourd’hui travail ce que l’on avait jusqu’hier qualifié de loisir – des « testeurs de jeux vidéo » sont payés pour jouer la journée durant, des « artistes » pour faire les bouffons publics ; une masse croissante d’impuissants que l’ON dira psychanalystes, tireuses de cartes, coach ou juste psychologues se font grassement rétribuer pour écouter les autres se lamenter –, ne semble pas en mesure de corroder cette foi inoxydable. Même, il apparaît que plus le travail se vide de sa substance éthique, plus l’idole du travail se fait tyrannique. Plus la valeur et la nécessité du travail cessent visiblement d’aller de soi, plus ses esclaves éprouvent le besoin d’en affirmer l’éternité. Aurait-on besoin de préciser que « la seule intégration réelle, vraie, pour une vie d’homme ou de femme, est celle qui passe par l’école, par le monde du savoir et, à l’issue d’une scolarité satisfaisante et complète, par l’entrée dans le monde du travail » (Face aux incivilités scolaires), si cela contenait ne fût-ce qu’un début d’évidence ? Mais c’est quand
la Loi
renonce à définir le travail en termes d’activité pour le définir en termes de disponibilité qu’elle dit le fin mot de l’histoire : par travail, ON n’entend plus que la soumission volontaire à la pure contrainte extérieure, « sociale », du maintien de la domination marchande.
Témoin d’un tel état de faits, l’économiste, même marxiste, se perd en paralogismes d’universitaire, en conclut à la déraison définitive de la raison capitaliste. C’est que la logique d’une telle situation n’est plus d’ordre économique, mais d’ordre éthico-politique. Le travail est la clef de voûte de la fabrique du citoyen. À ce titre, il est bel et bien nécessaire, comme peuvent l’être les centrales nucléaires, l’urbanisme, la police ou la télé. Il faut travailler parce qu’il faut ressentir sa propre existence, au moins pour partie, comme étrangère à soi. Pour la même raison, on prisera l’ « autonomie » en entendant par là le fait de « gagner sa vie par soi-même », c’est-à-dire de se vendre soi-même, et pour cela d’introjecter la quantité requise de normes impériales. En vérité, l’unique rationalité de la production présente, c’est de produire des producteurs, des corps qui ne peuvent pas ne pas travailler. De l’autre côté, l’inflation de tout le secteur des marchandises culturelles, de toute cette industrie de l’imaginaire et bientôt des sensations répond à la même fonction impériale de neutralisation des corps, de dépression des formes-de-vie, de bloomification. Dans le mesure exacte où c’est l’étrangeté à soi et rien d’autre qu’entretient l’entertainment, il constitue un moment du travail social. Mais le tableau ne serait pas complet si l’on omettait de dire que le travail a aussi une fonction plus directement militaire, qui est de subventionner tout un ensemble de formes-de-vie – managers, vigiles, flics, professeurs, branchés, Jeunes-Filles, etc. –, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont anti-extatiques sinon anti-insurrectionnelles.
De tout le legs du mouvement ouvrier, rien n’empeste tant, dans sa présente décomposition, que sa culture travailliste. C’est elle et elle seule, avec son insupportable cécité éthique et sa haine de soi professionnelle, que l’on entend geindre à chaque nouveau licenciement, à chaque nouvelle preuve que le travail est fini. Ce qu’il faudrait faire, en vérité, c’est créer une fanfare, que l’on pourrait éventuellement baptiser « Chorale de
la Fin Du
Travail » (C.F.D.T.) et dont la vocation serait de débarquer dans chaque lieu de licenciement massif pour y chanter en défilant sur des accords parfaitement ruineux, balkaniques et dissonants, la fin du travail et toute la prodigieuse étendue de chaos, de joie qui s’ouvre à nous de ce jour. Ici comme ailleurs, ne pas avoir fait ses comptes avec le mouvement ouvrier se paie chèrement, et la puissance de diversion dont témoigne en France une usine à gaz du genre d’ATTAC n’a pas d’autre origine. On ne s’étonnera pas trop, après cela, après avoir saisi la position centrale du travail dans l’usinage du citoyen, que l’actuel héritier du mouvement ouvrier, le mouvement social, se soit subitement métamorphosé en mouvement citoyen.
Nous aurions tort de négliger le caractère de pur scandale qui s’attache, du point de vue du mouvement ouvrier, à toutes les pratiques dans lesquelles se manifeste le débordement de celui-ci par le Parti Imaginaire. D’abord parce que le théâtre de celles-ci n’est plus de façon privilégiée le lieu de production mais bien la totalité du territoire, ensuite parce qu’elles ne sont pas le moyen d’une fin ultérieure – un meilleur statut, un meilleur pouvoir d’achat, moins de travail ou plus de liberté –, mais immédiatement sabotage et réappropriation. Là encore, il n’est pas de contexte historique qui nous livre plus d’enseignements sur ces pratiques, leur nature et leurs limites que l’Italie des années 60 et 70. Toute l’histoire du mai rampant est en effet l’histoire de ce débordement, l’histoire de l’extinction de la « centralité ouvrière ». L’incompatibilité entre le Parti Imaginaire et le mouvement ouvrier y apparaît pour ce qu’elle est : une incompatibilité éthique. Incompatibilité qui éclate par exemple dans le refus du travail que les ouvriers méridionaux opposent pied à pied à la discipline d’usine, faisant ainsi éclater le compromis fordiste. Ce sera le mérite d’un groupe comme Potere Operaio d’avoir maniaquement porté dans les usines la « guerre au travail ». « Le refus du travail et l’étrangeté à celui-ci ne sont pas, constate le Gruppo Gramsci au début des années 70, occasionnels mais enracinés dans une condition objective de classe que le développement du capitalisme reproduit sans cesse et à des niveaux toujours plus élevés : la force nouvelle de la classe ouvrière dérive de sa concentration et de son homogénéité, dérive du fait que le rapport capitaliste s’étend au-delà de l’usine traditionnelle (et en particulier à ce que l’on appelle le “tertiaire”). De la sorte, il produit là aussi des luttes, des objectifs et des comportements tendanciellement basés sur l’étrangeté au travail capitaliste et exproprie les ouvriers et les employés de leur professionnalité résiduelle, détruisant ainsi leur “affection” et toute sorte d’identification possible avec le travail que leur impose le capital. » Mais ce n’est qu’avec la fin du cycle de luttes ouvrières, en 1973, que le débordement effectif du Parti Imaginaire se produisit. À ce point, en effet, ceux qui voulaient poursuivre la lutte durent prendre ace de la fin de la centralité ouvrière et porter la guerre au dehors de l’usine. Pour certains, comme les BR, qui en restaient à l’alternative léniniste entre lutte économique et lutte politique, la sortie de l’usine voulut dire la projection immédiate dans le ciel de la politique, l’attaque frontale du pouvoir d’État. Pour les autres, notamment pour les Autonomes, ce fut la politisation de tout ce que le mouvement ouvrier avait laissé à sa porte : la sphère de la reproduction. Lotta Continua lance alors le mot d’ordre : « Reprenons la ville! ». Negri théorise l’ « ouvrier social » – une catégorie suffisamment élastique pour permettre d’y faire entrer les féministes, les chômeurs, les précaires, les artistes, les marginaux et les jeunes révoltés – et l’ « usine diffuse », concept qui justifiait la sortie de l’usine au nom du fait que tout, en définitive, de la consommation de marchandises culturelles au travail domestique, contribuait désormais à la reproduction de la société capitaliste, et que donc l’usine était désormais partout. Cette évolution contenait en soi, à plus ou moins brève échéance, la rupture avec le socialisme, et même avec ceux qui, comme les BR et certains collectifs de l’autonomie ouvrière voulaient croire que « la classe ouvrière reste de toutes façons le noyau central et dirigeant de la révolution communiste » (BR – Résolution de la direction stratégique, avril 75). Les pratiques qui correspondirent à cette rupture éthique divisèrent d’emblée ceux qui croyaient appartenir au même mouvement révolutionnaire : ce furent les autoréductions – en 1974, 200 000 foyers italiens autoréduisent leur facture d’électricité –, les expropriations prolétariennes, les squatts, les radios libres, les manifestations armées, la lutte dans les quartiers, la guérilla diffuse, les fêtes contre-culturelles, bref : l’Autonomie. Au milieu de tant de déclarations paradoxales – il faut tout de même rappeler que Negri est ce schizophrène qui, au bout de vingt ans de militantisme autour du « refus du travail » finit par conclure : « Donc, quand nous parlions de refus du travail il fallait entendre par là refus du travail en usine », il arriva même à ce dissocié de naissance, du fait de la radicalité de l’époque, de produire quelques lignes mémorables, comme celles-ci, tirées de Domination et sabotage : « La connexion autovalorisation-sabotage, et sa réciproque, nous interdit d’avoir plus rien à faire avec le “socialisme”, avec sa tradition, tant avec le réformisme qu’avec l’eurocommunisme. Ce serait même le cas de dire que nous sommes d’une autre race. Rien de ce qui appartient au projet en carton-pâte du réformisme, à sa tradition, à son infâme illusion, ne nous touche plus. Nous sommes dans une matérialité qui a ses propres lois, découvertes ou à repérer dans la lutte, de toute façon autres. Le “nouveau mode d’exposition” de Marx est devenu le nouveau mode d’être de la classe. Nous sommes ici, indéboulonnables, majoritaires. Nous possédons une méthode pour détruire le travail. Nous nous sommes mis à la recherche d’une mesure positive du non-travail. De la libération de cette servitude merdique dont jouissent les patrons, et que le mouvement officiel du socialisme nous a toujours imposé comme blason de noblesse. Non, vraiment, nous ne pouvons plus nous dire “socialistes”, nous ne pouvons plus accepter votre infâmie. » Ce à quoi s’affronta avec une telle violence le mouvement de 77, ce mouvement qui était l’assomption scandaleuse et collective des formes-de-vie, ce fut le parti du travail, le parti de la dénégation de toute forme-de-vie. Et c’est en milliers de prisonniers que l’on put mesurer l’hostilité du socialisme à l’endroit du Parti Imaginaire.
Toute l’erreur des gens de l’Autonomie organisée, ces « poux repoussants qui hésitent entre caresser dans le sens du poil le dos de la baleine sociale-démocrate ou celui du Mouvement » (La rivoluzione, n°2, 1977), fut de croire que le Parti Imaginaire pourrait être reconnu, qu’une médiation institutionnelle serait possible. Et aujourd’hui encore, c’est l’erreur de leurs héritiers directs, les Tute bianche, qui croyaient à Gênes qu’il leur suffirait de se comporter en flics, de dénoncer les « violents » pour que la police les épargne. Au contraire, il faut partir du fait que notre lutte est d’emblée criminelle, et se comporter en conséquence. Seul le rapport de force nous garantit quelque chose, et d’abord une certaine impunité. L’affirmation immédiate du besoin ou du désir, pour ce qu’il implique d’intimité avec soi-même, contrevient éthiquement à la pacification impériale ; et n’a même plus l’alibi du militantisme. Le militantisme et la critique de celui-ci étaient tous deux, à leur manière divergente, compatibles avec l’Empire ; l’un comme forme du travail, et l’autre comme forme de l’impuissance. Mais la pratique qui passe outre, où une forme-de-vie impose sa façon de dire « je », s’expose à l’écrasement si elle n’a pas calculé son coup. « La restauration de la scène paranoïaque de la politique, avec tout attirail d’agressivité, de volontarisme et de refoulement risque à tout instant d’écraser et de repousser la réalité, ce qui existe, la révolte qui naît de la transformation du quotidien et de la rupture des mécanismes de contrainte. » (La rivoluzione, n°2)
Ce fut Berlinguer, alors à la tête du PCI, qui, peu avant le congrès de Bologne en septembre 77, eut ces mots historiques : « Ce ne sont pas quelques porteurs de peste (untorelli) qui déracineront Bologne. » Il résumait ainsi le point de vue de l’Empire à notre sujet : nous sommes des untorelli, des agents contagieux, bons seulement à être exterminés. Et dans cette guerre d’anéantissement, c’est de la « gauche » que nous devons craindre le pire, parce qu’elle est la dépositaire officielle de la foi dans le travail, de ce fanatisme spécial qu’est la négation de toute différence éthique au nom de l’éthique de la production. « Nous voulons une société du travail et non une société d’assistés », opposait Jospin, ce grumeau de malheur calvino-trotskyste, au « mouvement des chômeurs ». Ce credo exprime le désarroi d’un être, le Travailleur, qui ne connaît d’au-delà de la production que dans la déchéance, le loisir, la consommation ou l’auto-destruction, un être qui a à ce point perdu tout contact avec ses propres inclinations qu’il s’effondre s’il n’est mû par quelque nécessité externe, par quelque finalité. On se souviendra pour l’occasion que l’activité marchande, lorsqu’elle apparut comme telle dans les sociétés antiques, ne put être nommée en propre, étant elle-même non seulement privée de substance éthique, mais la privation de substance éthique élevée au rang d’activité autonome. On ne put donc la définir que négativement, comme défaut de scholè chez les Grecs, a-scholia, et défaut d’otium chez les Latins, neg-otium. Et c’est encore, avec ses fêtes, avec ses manifestations fine a se stesso, avec son humour armé, sa science des drogues et sa temporalité dissolvante, ce vieil art du non-travail qui, dans le mouvement de 77, fit le plus décisivement trembler l’Empire.
Est-il fait d’autre chose, au fond, le plan de consistance sur lequel se dessinent nos lignes de fuite ? Y-a-t-il d’autre préalable à l’élaboration du jeu entre les formes-de-vie ?
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