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Mardi 21 mars 2006
voici maintenant le texte d'un tract (distribué en manif?)

SAUVAGEONS !
ou La manif la plus classe du monde

Lancer une manif sauvage


Le but est de « détourner » une partie de la manif hors du parcours tracé par les organisateurs (et par la police). Placez-vous à un endroit du cortège, de préférence « en tête » de manif, voire au milieu pour les gros cortèges. Si possible, il est plus pratique d’avoir formé un groupe d’au moins une dizaine de sauvages s’étant donné le mot et disposant d’une banderole, le nombre et la détermination étant deux facteurs décisifs pour le détournement.

Faites tourner l’information : « il est temps de mettre un peu de piment dans la sauce ! », « ça vous dit un peu d’adrénaline dans ce défilé de grabataires ? », ou un simple « on se fait chier on veut que ça bouge » suffisent. Dites-vous que de toute façon tout le monde y pense, et qu’il suffit que quelqu’un lance le mouvement pour que la manif prenne des airs de jeu en terrain urbain.

A un croisement, faites en sorte qu’alors qu’une partie du cortège suit les flics (ou les syndicalistes, c’est kiff-kiff) le gros de la manif parte en courant dans une direction imprévue. Il est bon d’avoir un objectif précis : occuper la rue du Gros, bloquer un grand carrefour, ou tout simplement semer les flics pour reformer la manif au milieu de la circulation, ce qui rend leur travail plus compliqué. Une fois l’objectif atteint (ou à chaque carrefour s’il n’y en a pas), laisser la spontanéité continuer le tracé.

La manif sauvage se termine lorsque les participants le décident, mais il faut garder à l’esprit que contrairement à une manif banale, la décision doit être collective. Une autre solution, si les effectifs des sauvages deviennent insuffisants pour assurer leur sécurité, est de rejoindre le cortège mou… pour recommencer de plus belle !

Précautions à prendre pour une manif sauvage

Comme pour toute manif, il est important de rester groupés. Les groupes trop peu nombreux sont facilement encerclés par les flics et dispersés. Les sauvages doivent faire attention les uns aux autres, se prévenir mutuellement, maintenir une cohésion de groupe.

Il peut arriver qu’un ou plusieurs sauvages restés isolés soient interpellés. Il faut que leurs camarades fassent preuve de solidarité – on pourrait même dire complicité – et s’organisent immédiatement pour les arracher aux mains des flics et assurer leur retour au sein du groupe. Un petit groupe déterminé peut facilement faire relâcher les interpellés, sans nécessairement provoquer un affrontement physique avec les forces de l’Ordre.

Pour les mêmes raisons il faut toujours rester mobiles : un groupe peu nombreux et statique est plus vulnérable qu’une meute qui se déplace. De plus, se déplacer rapidement et changer souvent d’objectif est tellement plus enivrant.

La manif sauvage étant considérée à tort comme un débordement (de fait, elle déborde la routine des moutons et le train-train des militants professionnels) il est important pour assurer sa propre sécurité de garder l’anonymat. Premièrement parce que les sauvages ne représentent personne : ils développent simplement une puissance collective. Deuxièmement parce que les médias, et parfois la police, utilisent des enregistrements vidéos pour identifier des « meneurs », comme si les sauvages avaient besoin de meneurs… A vos écharpes !

Si la police décide de disperser les sauvages à l’aide de gaz, du sérum physiologique (type Dacryum) pour les yeux – ou mieux, des lunettes de piscine – et un tissu imprégné de jus de citron vous sortiront de ce mauvais pas. Un numéro d’avocat peut aussi servir (autant tout prévoir).

Contre le Service d’Ordre : désordre !
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Mardi 21 mars 2006

voici le texte d'une affiche retrouvée collée devant les lycées:




Jusqu’au retrait du CPE : la MANIF SAUVAGE, pardi !

Une manif c’est quoi ?
Il est facile pour commencer d’énoncer ce qu’une manif ne doit pas être : une procession de moutons, une marche funèbre de vaincus. La manif est un moment de l’élaboration collective au sein d’un mouvement (ici contre le CPE). Il s’agit de ressentir une puissance collective, de rompre avec nos habitudes des foules solitaires, et non d’être « tous seuls ensemble ». Il est nécessaire, pour faire l’expérience de cette puissance, de laisser libre cours à la spontanéité, à l’intensité, aux coups d’éclat, à la joie collective, aux initiatives partagées. Assez de toutes ces manifs où chacun regarde tristement le désarroi de tous ! Où les slogans mille fois entendus beuglés au mégaphone, jusqu’à l’extinction de voix, ne sont plus un message de révolte, mais une simple bande-son !
Une manif pour quoi faire ?
Le but d’une manif n’est pas d’être (plus ou moins) nombreux, de marcher (plus ou moins) longtemps, d’écouter le discours des syndicats en fin de parcours, puis de rentrer chacun chez soi pour regarder à la télé « combien on était ». Tout rassemblement doit être non pas un spectacle, une représentation de l’unité et de la lutte, mais une occasion de constituer une force, fut-elle limitée à la durée de la manif. Pour cela, un programme minimal : que l’événement surgisse du non-événement qu’est habituellement la manifestation. On se dit intuitivement qu’une manifestation est réussie lorsqu’elle dérange le cours normal des choses : faisons donc en sorte que ce dérangement soit le plus intense possible, et que l’on ne se souvienne non pas du nombre des manifestants mais de leur détermination et de leur force.
Une manif… sauvage !
La manif sauvage, c’est le moment où l’ennui disparaît, où le mégaphone n’est plus qu’un bruit parasite, où les traîne-savates sont dépassés, où une vitalité intense l’emporte sur le banal défilé. La manif sauvage, c’est quand on part en courant en se prenant la main, qu’on oublie les syndicats et leurs foutus cordons de service d’ordre, qu’on se fout du parcours que tracent les flics et ceux qui les suivent. La manif sauvage, on sait seulement d’où elle part, et on ne peut que la faire vivre, nul ne décide de son déroulement ni de sa fin que ceux qui y participent. La manif sauvage, c’est quand on arrête de se demander « quand est-ce que ça finit », qu’on a envie que ça continue toujours. Pas de chef, pas de mot d’ordre écrit d’avance, juste des sauvages maîtres de leurs mouvements. Manif sauvage des accélérations, manif sauvage des flics qui tournent en bourrique, manif sauvage des rires collectifs et du bonheur d’être là, d’investir enfin la rue avec autre chose que de l’ennui.
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Samedi 18 mars 2006

A la conquête de l’espace !

   

 

 

Une question est restée en suspens depuis le début de l’occupation : celle de l’appropriation de l’espace. L’amphi Axelrad, et même la faculté dans son ensemble, sont-ils nos lieux ou les lieux des institutions ? L’occupation peut remettre en question la fonction même de l’université, son assignation institutionnelle à un certain rôle.  

 

Cette semaine, la faculté n’a pas été qu’un lieu où l’on vient travailler. Des formes de vie et de lutte différentes, engagées ensemble dans l’occupation, transforment le rôle de la faculté, et par la même occasion, son visage. La mise en place de « barricades » de tables, de bureaux et de chaises, bloquant les accès aux bâtiments, aux salles de cours et aux amphis est, sans doute possible, l’un des moments les plus enivrants du mouvement. Les petits chefs ne sont pas encore là, fais donc comme tu l’entends, profites-en pour afficher là où bon te semble, retirer le mobilier de ta salle sous les yeux des professeurs stupéfaits…  

 

Les soirs d’occupation, nous avons pu observer les allers et venues de la doyenne et du président de la fac, nous engageant à pratiquer la joie avec modération. Pourtant les comportements dans l’ivresse se déliaient, tout le monde se parlait, et ce n’était pas du CPE et de l’égalité des chances, mais du plaisir d’être là. Nous avons pu voir les visages se réjouir, contrastant avec l’ennui qui règne habituellement à la fac. Un désir, peut-être délirant étant donné les limites du mouvement, de ne jamais arrêter.

 

 

Le maintien de l’occupation des locaux permet de disposer d’un lieu de rencontres, d’effervescence, d’organisation, de repos aussi lorsque la fatigue se fait sentir. La réappropriation de l’espace n’est pas seulement physique, nous y réapprenons également à vivre ensemble, à recréer des liens. Ainsi s’esquissent de nouvelles possibilités d’organisation, un nouveau jeu entre ceux qui sont là.

 

 

 


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Mercredi 15 mars 2006

 

Pour des information non-avariées sur le mouvement anti-CPE, des publications d'un peu partout sont disponibles sur Indymedia (paris.indymedia.org). Il n'y a pas que Pourrie-Normandie et France3 dans la vie. Heh!

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Mercredi 15 mars 2006
PROJECTION-DÉBAT

 

Autour du film :
Attention DANGER TRAVAIL

réalisé en 2003 par Pierre CARLES, Christophe COELLO et Stéphane GOXE ;

composé d’entretiens avec des déserteurs du marché du travail ;

avec Ernest-Antoine Sellière, Claude Allègre, Philippe Douste-Blazy, et bien d’autres.  

« Après avoir fréquenté plus ou moins longtemps le monde du travail, ces hommes et femmes ont fui l'usine, l'entrepôt ou le bureau, bien décidés à ne plus accepter les règles de la guerre économique contemporaine. Loin de l'image du chômeur accablé ou déprimé, ces "sans-emploi qui n'en demandent pas pour autant" expliquent ouvertement pourquoi ils cherchent à s'épanouir en dehors du monde du travail, avec peu de ressources mais en disposant de temps à profusion. »

Il est bien entendu que le CPE n’est ni une « dérive néo-libérale », ni un simple « dérapage du capitalisme ». Ce monde a besoin du travail, c’est un fait avéré –  sans quoi on ne nous exhorterait pas à trouver un emploi, à nous insérer, à devenir de bons petits fusibles de la machine-monde. Le mouvement contre le CPE ne triomphera que s’il parvient à penser la situation de précarisation générale dans laquelle il évolue.

Comment faire ? Comment s’extraire de ces fausses alternatives (CPE ou CDI, fonction publique ou intérim privé, etc.) qui finalement nous acculent à la misère et à l’ennui, nous isolent et nous dressent les uns contre les autres ? Comment saboter l’usinage ?

S’interroger sur le rôle du travail, poser le problème de l’emploi que nous faisons de nos vies, réfléchir aux fins dont nous voulons nous donner collectivement les moyens, pourrait être un programme minimal du débat que nous nous donnons aujourd’hui l’opportunité de tenir.

Mardi 14 mars à 19h

AMPHI AXELRAD

 

Élaboration collective d’une réflexion autour des thèmes de la précarité, du salariat, et des moyens de répondre ensemble à la situation qui nous est faite.

 

 

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Mercredi 15 mars 2006

L’information irrégulière

 

 

du mouvement anti-CPE rouennais

 

 

Parution #2

 

 

Lundi 13 mars 2006

 

 


Une couille dans le potage

 

 

De la récupération à la manipulation, il n’y a qu’un pas…

 

 

Bref rappel :

 

 

Le Contrat Première Embauche est une mesure de plus visant à nous rendre la misère du travail salarié plus inconfortable encore, en instaurant une période d’essai de 2 ans, rendant l’employé jetable pendant ce laps de temps ; nous ferons fi du préavis d’un mois – des miettes, encore des miettes. Qu’on en tire les conséquences.

 

 

C’est aujourd’hui le cinquième jour de blocage depuis le mardi 7 mars, jour où ceux qui occupaient depuis la veille l’amphi Axelrad mirent à exécution la décision prise en AG de bloquer le fonctionnement de la fac. D’abord relativement peu nombreux, ils furent rejoints au cours des blocages, actions, soirées d’occupation, par d’autres personnes déterminées à se battre contre le CPE. Jusqu’à jeudi dernier le mouvement était auto-organisé, et ce qui permettait la confrontation de sensibilités et d’opinions diverses – spontanéité et affirmation des positions – faisait, malgré le manque de clarté qui pouvait en résulter, sa force. Jusqu’à ce que…

 

 

Écoutons donc un des porte-parole des récupérateurs qui veulent tenter de cadrer ce qu’il y a de vivant dans ce bouillonnement collectif, «  l’un des meneurs », Choco de la Gauche Révolutionnaire : « Il y a une grande AG prévue [vendredi] matin à 12h dans l’Amphi 600 des STAPS […] On veut se réunir et choisir de manière démocratique ce que nous allons faire par la suite. Nous sommes décidés à nous battre contre le CNE et le CPE mais de manière pacifique. Le but de l’AG sera donc de structurer le mouvement. » (Pourrie-Normandie du vendredi 10 mars). La tentative de décrédibilisation du mouvement autonome et de sa récupération par ces tristes-sires avait déjà été exposée au grand jour (cf Parution #1 : Une cheveu dans la soupe). Calomnie, menaces personnelles, manigances de coulisses, censure, tout semble bon à ces fumiers pour arriver à leurs fins. Mais voyons donc la portée et le but réels de cette « grande AG » : après avoir feint d’ignorer l’Assemblée Générale de l’Amphi Axelrad (qui s’y déroule pourtant quotidiennement à 10h depuis une semaine, et il le sait), Choco tente de faire élire, par les quelques IUTiens qu’il a réussi à diriger vers l’Amphi 600 et une poignée d’autres étudiants, une délégation sensée représenter l’Université de Rouen à la coordination nationale de Poitiers qui se tenait samedi. Résultat : Une vingtaine de personnes ont débarqué pendant l’AG pour empêcher qu’elle se tienne, raconte [Choco]. Cela s’est fini en bagarre. C’est vraiment dommage d’en arriver là. En tous cas, ils ont réussi ce qu’ils voulaient : saboter l’AG. » (P-N des samedi 11 et dimanche 12 mars). La « vingtaine de personnes » était en fait majoritaire dans cet amphi.

 

 

Cette démarche étant inacceptable, il était bien évidemment hors de question qu’elle puisse être menée à « bien » impunément. On ne s’étonnera pas que ceux qui espèrent récupérer la tête du mouvement (et même, à vrai dire, la créer de toute pièce) déplorent que leurs minables manœuvres soient contrecarrées. La volonté de pouvoir n’a pas sa place dans un mouvement qui depuis le début ne reconnaît pas de chef, et laisse toute latitude à une élaboration collective de la pensée et de l’action. Ceux qui veulent se faire mousser et assouvir leur soif de contrôle n’ont qu’à continuer leurs actions clientélistes et leurs petites intrigues de parti ailleurs, par exemple en allant jouer les « partenaires sociaux » (comprenez « collabos briseurs de grève ») chez Villepin. Il va de soi que la vérité sera toujours rétablie.

 

 

Mais laissons de côté ces rebuts de l’histoire. Le mouvement continue de s’auto-organiser, comme il l’a fait depuis son commencement. Aujourd’hui lors du blocage, des projections, tables de presse, groupes de discussion et de décoration se mettent en place : le blocage ne doit pas être synonyme de fac morte, mais bien plutôt de réappropriation de l’espace universitaire par ceux qui le font vivre – le personnel de l’Université, qu’on n’entend pas assez depuis le début du mouvement, est d’ailleurs vivement invité à prendre part aux débats. Outre ces activités qui se tiendront sur le campus, des collages et diffs de tracts se sont tenus ce week-end et continuent de s’organiser en ville, devant les les lycées, les ANPE, pour que ce mouvement ne se cantonne pas à un débat universitaire, entre universitaires. Pour aller jusqu’au bout contre le CPE et penser de façon globale, ce ne sera pas sans les lycéens, chômeurs, travailleurs, que nous devons agir, mais bien en lien avec tous ceux qui peuvent être nos alliés dans la lutte.

 

 

 

 

 

Contre la précarisation et l’isolement : élaboration d’une pensée et d’une action collectives

 

 

AG QUOTIDIENNE 10H AMPHI AXELRAD

 

 

Non au CPE – Non aux petits-chefs – Vive l’auto-organisation du mouvement !

 

 

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Mercredi 15 mars 2006

Réflexions sur le citoyen

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Le citoyen moderne apparaît aujourd’hui comme la figure la plus mystifiante de l’impuissance politique régnante.

 

 

Le citoyen vote, certain de faire un choix politique. On est arrivé à le persuader que dans un Etat de droit, tout est améliorable avec un peu de bonne volonté citoyenne. Il en vient à croire qu’il est pris en considération dans des décisions qu’il n’a pourtant jamais prises. Certains jours, il arrive même qu’on le fasse manifester.

 

 

Le citoyen se reconnaît essentiellement par le degré d’adhésion qu’il porte à l’endroit des valeurs et des représentations communes de la classe moyenne devenues partout dominantes. Il est indifféremment étudiant satisfait, pédagogue perplexe, directeur commercial inquiet, employé du secteur culturel, lecteur de Télérama et autres bourdieuseries, ouvrier raisonnable, parfois chômeur… En ce sens, son incapacité politique n’est qu’un aspect du mouvement plus vaste de dépossession qu’il rencontre dans l’ensemble de ses activités quotidiennes.

 

 

A l’instar d’un produit de substitution miracle, le discours citoyen surgit au moment même où les formes traditionnelles de participation politique et de militantisme syndical s’écroulent définitivement. L’accélération de l’effondrement de la vie sociale et politique depuis les dix dernières années s’explique principalement par la fin de la fausse inimitié Est-ouest, la disparition de la classe ouvrière, et la victoire connexe de la logique marchande. Avec l’aide du milieu associatif de gauche, instrumentalisé de façon paternaliste par les politiciens pourtant discrédités, le citoyen prospère dans un processus de mutation de la politique où toute opposition sérieuse s’efface, où chaque parti ne couvre plus que la gestion au jour le jour de changements décidés ailleurs. Entité choisie pour combler le vide politique et social, la figure du citoyen est l’abstraction qui s’élève des ruines.

 

 

Bien qu’il se plaise à s’imaginer engagé, le citoyen est par excellence l’homme de l’irrésolution. Constamment perdu lorsqu’il est question d’asseoir son choix en quelque matière d’importance que ce soit, il est l’homme des inquiétudes jamais dépassées. Uniquement produit pour valider des questionnements et des choix préétabli, il demeure le plus souvent dans l’ignorance quasi complète des mécanismes actuels de manipulation politique, d’où sa propension humanitariste. Ne soulevant jamais la question du pouvoir, il est celui qui s’agite aux quatre coins d’une agora virtuelle qu’il souhaiterait sans heurts ni conflits. […]

 

 

Parce qu’il ne peut jamais rien décider par lui-même, tout pour le citoyen devient simple objet de connaissances à poursuivre indéfiniment. Ici se trouve la raison pour laquelle il n’acceptera jamais que des « débats » dénués de toute portée pratique. Le « débat » constitue en effet le cadre privilégié de l’épanchement citoyen : dans le contentement de son insatisfaction soumise, il écoute religieusement la parole rassurante des experts lui révéler l’incontournable « objectivité » de savoir doctoral, demeure sage comme l’image qu’on lui montre de lui-même, et plus il proresse dans l’acquisition illusoire de ce savoir, plus il pense le moment enfin venu d’affirmer une décision confiante et pleine. C’est cependant à l’instant précis où son assurance semble la plus ferme que, rattrapé par son irrésolution maladive, il s’écroule dépité et malheureux dans les caniveaux de son incertitude spécifique. Parce qu’il ne veut jamais conclure. Son état d’hébétude se manifeste alors par la confusion et l’absence d’intérêt des questions qu’il adresse gracieusement à ses tristes bonimenteurs. […] Le citoyen est celui à qui on dit « Il faut », et qui finit par accepter. Parce qu’il a renoncé à tout usage de sa volonté et de son discernement, le citoyen, en même temps que ses maîtres sont dans la disposition de tout entreprendre, se voit donc réduit logiquement à la nécessité de tout tolérer.

 

 

A l’aube du XXIè siècle, avec Internet et la Love Parade, le téléphone portable et des centaines de chaînes sur le câble, le spectateur et l’internaute, en fait, l’homme moderne est devenu un extrémiste du consensus : pour entendre uniquement ce qu’il a envie d’écouter et qui le flatte, il lui suffit de zapper car partout il trouvera une variété illimitée de discours couvrant les mêmes mensonges, partout la même propagande pour couvrir d’innombrables trafics d’influence. De sa participation à ce jeu avec le pouvoir, le citoyen retire la satisfaction de contribuer à donner une forme humaine à la puissance dont il est le jouet et qui ravage également le monde et les hommes.

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait de la brochure Des Organismes Génétiquement Modifiés et du citoyen –

 

 

Notes sur la démence technologique moderne et la mystification citoyenne

 

 

par Quelques ennemis du meilleur des mondes transgéniques, Paris, janvier 1999.

 

 

 

 

 

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Vendredi 10 mars 2006

GUERRE AU TRAVAIL !

 

 

« Dès le mois de février, quelque chose d’apparemment inexplicable avait commencé à secouer les entrailles de Milan. Une ébullition, presqu’un éveil. La ville semblait renaître. Mais d’une vie curieuse, trop forte, trop violente et surtout, trop marginale. Une nouvelle cité paraissait s’installer alors dans la métropole. Aux quatre coins de Milan, partout, c’était le même scénario : des bandes d’adolescents s’élançaient à l’assaut de la ville. D’abord, elles occupaient des maisons vides, des boutiques désaffectés, qu’elles baptisaient “cercles du prolétariat juvénile”. Puis, de là, elles se répandaient peu à peu et “prenaient le quartier”. Cela allait de l’animation théâtrale au petit “marché pirate” sans oublier les “expropriations”. Au plus fort de la vague on compta jusqu’à trente de ces cercles. Chacun possédait bien entendu son siège et beaucoup éditaient de petits journaux.

 

La jeunesse milanaise se passionna pour la politique et les groupes d’extrême-gauche profitèrent, comme les autres, de ce regain d’intérêt. Plus que de politique, il s’agissait en fait de culture, de mode de vie, d’un refus global et de la recherche d’une autre manière de vivre. Les jeunes milanais dans leur quasi-totalité n’ignorèrent plus rien de la révolte estudiantine. Mais différents de leurs aînés, ils aimaient Marx et le rock and roll et se définissaient comme des freaks. […] Fortes de leur nombre et de leur désespoir, les bandes plus ou moins politisées entendirent vivre selon leurs besoins. Les cinémas étaient trop cher : ils imposèrent certains samedis la réduction du prix des billets à coups de barre de fer. Ils n’avaient plus d’argent : ils lancèrent le mouvement “des expropriations”, tragiquement simples, à la limite du pillage. Il suffisait d’être une dizaine pour se livrer à ce sport, qui consistait à entrer en masse dans un magasin, se servir et ressortir sans payer. On appelait les pilleurs “la bande au salami” parce qu’au début, ils dévalisèrent principalement des charcuteries. Très vite, les magasins de jeans, de disques furent également touchés. Fin 1976, exproprier était devenu une mode, et rares étaient les lycéens qui ne s’y étaient pas essayés une fois au moins. Toutes classes confondues : les pillards étaient aussi bien fils d’ouvriers que fils de grands bourgeois et tous communiaient dans une grande fête qui n’allait pas tarder à se transformer en tragédie. »

 

 

Fabrizio “Collabo” Calvi

 

Camarade P 38

 

 

À l’exception d’une infime minorité de demeurés, nul ne croit plus au travail. Nul ne croit plus au travail, mais de ce fait la foi dans sa nécessité n’en devient que plus féroce. Et chez ceux que la dégradation tangible du travail en pur moyen de domestication ne rebute pas, cette foi tend le plus souvent à tourner au fanatisme. Il est vrai que l’on n’est pas professeur, travailleur social, agent d’ambiance ou vigile sans quelques séquelles subjectives. Que l’on appelle aujourd’hui travail ce que l’on avait jusqu’hier qualifié de loisir – des « testeurs de jeux vidéo » sont payés pour jouer la journée durant, des « artistes » pour faire les bouffons publics ; une masse croissante d’impuissants que l’ON dira psychanalystes, tireuses de cartes, coach ou juste psychologues se font grassement rétribuer pour écouter les autres se lamenter –, ne semble pas en mesure de corroder cette foi inoxydable. Même, il apparaît que plus le travail se vide de sa substance éthique, plus l’idole du travail se fait tyrannique. Plus la valeur et la nécessité du travail cessent visiblement d’aller de soi, plus ses esclaves éprouvent le besoin d’en affirmer l’éternité. Aurait-on besoin de préciser que « la seule intégration réelle, vraie, pour une vie d’homme ou de femme, est celle qui passe par l’école, par le monde du savoir et, à l’issue d’une scolarité satisfaisante et complète, par l’entrée dans le monde du travail » (Face aux incivilités scolaires), si cela contenait ne fût-ce qu’un début d’évidence ? Mais c’est quand la Loi renonce à définir le travail en termes d’activité pour le définir en termes de disponibilité qu’elle dit le fin mot de l’histoire : par travail, ON n’entend plus que la soumission volontaire à la pure contrainte extérieure, « sociale », du maintien de la domination marchande.

 

 

Témoin d’un tel état de faits, l’économiste, même marxiste, se perd en paralogismes d’universitaire, en conclut à la déraison définitive de la raison capitaliste. C’est que la logique d’une telle situation n’est plus d’ordre économique, mais d’ordre éthico-politique. Le travail est la clef de voûte de la fabrique du citoyen. À ce titre, il est bel et bien nécessaire, comme peuvent l’être les centrales nucléaires, l’urbanisme, la police ou la télé. Il faut travailler parce qu’il faut ressentir sa propre existence, au moins pour partie, comme étrangère à soi. Pour la même raison, on prisera l’ « autonomie » en entendant par là le fait de « gagner sa vie par soi-même », c’est-à-dire de se vendre soi-même, et pour cela d’introjecter la quantité requise de normes impériales. En vérité, l’unique rationalité de la production présente, c’est de produire des producteurs, des corps qui ne peuvent pas ne pas travailler. De l’autre côté, l’inflation de tout le secteur des marchandises culturelles, de toute cette industrie de l’imaginaire et bientôt des sensations répond à la même fonction impériale de neutralisation des corps, de dépression des formes-de-vie, de bloomification. Dans le mesure exacte où c’est l’étrangeté à soi et rien d’autre qu’entretient l’entertainment, il constitue un moment du travail social. Mais le tableau ne serait pas complet si l’on omettait de dire que le travail a aussi une fonction plus directement militaire, qui est de subventionner tout un ensemble de formes-de-vie – managers, vigiles, flics, professeurs, branchés, Jeunes-Filles, etc. –, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont anti-extatiques sinon anti-insurrectionnelles.

 

 

De tout le legs du mouvement ouvrier, rien n’empeste tant, dans sa présente décomposition, que sa culture travailliste. C’est elle et elle seule, avec son insupportable cécité éthique et sa haine de soi professionnelle, que l’on entend geindre à chaque nouveau licenciement, à chaque nouvelle preuve que le travail est fini. Ce qu’il faudrait faire, en vérité, c’est créer une fanfare, que l’on pourrait éventuellement baptiser « Chorale de la Fin Du Travail » (C.F.D.T.) et dont la vocation serait de débarquer dans chaque lieu de licenciement massif pour y chanter en défilant sur des accords parfaitement ruineux, balkaniques et dissonants, la fin du travail et toute la prodigieuse étendue de chaos, de joie qui s’ouvre à nous de ce jour. Ici comme ailleurs, ne pas avoir fait ses comptes avec le mouvement ouvrier se paie chèrement, et la puissance de diversion dont témoigne en France une usine à gaz du genre d’ATTAC n’a pas d’autre origine. On ne s’étonnera pas trop, après cela, après avoir saisi la position centrale du travail dans l’usinage du citoyen, que l’actuel héritier du mouvement ouvrier, le mouvement social, se soit subitement métamorphosé en mouvement citoyen.

 

 

Nous aurions tort de négliger le caractère de pur scandale qui s’attache, du point de vue du mouvement ouvrier, à toutes les pratiques dans lesquelles se manifeste le débordement de celui-ci par le Parti Imaginaire. D’abord parce que le théâtre de celles-ci n’est plus de façon privilégiée le lieu de production mais bien la totalité du territoire, ensuite parce qu’elles ne sont pas le moyen d’une fin ultérieure – un meilleur statut, un meilleur pouvoir d’achat, moins de travail ou plus de liberté –, mais immédiatement sabotage et réappropriation. Là encore, il n’est pas de contexte historique qui nous livre plus d’enseignements sur ces pratiques, leur nature et leurs limites que l’Italie des années 60 et 70. Toute l’histoire du mai rampant est en effet l’histoire de ce débordement, l’histoire de l’extinction de la « centralité ouvrière ». L’incompatibilité entre le Parti Imaginaire et le mouvement ouvrier y apparaît pour ce qu’elle est : une incompatibilité éthique. Incompatibilité qui éclate par exemple dans le refus du travail que les ouvriers méridionaux opposent pied à pied à la discipline d’usine, faisant ainsi éclater le compromis fordiste. Ce sera le mérite d’un groupe comme Potere Operaio d’avoir maniaquement porté dans les usines la « guerre au travail ». « Le refus du travail et l’étrangeté à celui-ci ne sont pas, constate le Gruppo Gramsci au début des années 70, occasionnels mais enracinés dans une condition objective de classe que le développement du capitalisme reproduit sans cesse et à des niveaux toujours plus élevés : la force nouvelle de la classe ouvrière dérive de sa concentration et de son homogénéité, dérive du fait que le rapport capitaliste s’étend au-delà de l’usine traditionnelle (et en particulier à ce que l’on appelle le “tertiaire”). De la sorte, il produit là aussi des luttes, des objectifs et des comportements tendanciellement basés sur l’étrangeté au travail capitaliste et exproprie les ouvriers et les employés de leur professionnalité résiduelle, détruisant ainsi leur “affection” et toute sorte d’identification possible avec le travail que leur impose le capital. » Mais ce n’est qu’avec la fin du cycle de luttes ouvrières, en 1973, que le débordement effectif du Parti Imaginaire se produisit. À ce point, en effet, ceux qui voulaient poursuivre la lutte durent prendre ace de la fin de la centralité ouvrière et porter la guerre au dehors de l’usine. Pour certains, comme les BR, qui en restaient à l’alternative léniniste entre lutte économique et lutte politique, la sortie de l’usine voulut dire la projection immédiate dans le ciel de la politique, l’attaque frontale du pouvoir d’État. Pour les autres, notamment pour les Autonomes, ce fut la politisation de tout ce que le mouvement ouvrier avait laissé à sa porte : la sphère de la reproduction. Lotta Continua lance alors le mot d’ordre : « Reprenons la ville! ». Negri théorise l’ « ouvrier social » – une catégorie suffisamment élastique pour permettre d’y faire entrer les féministes, les chômeurs, les précaires, les artistes, les marginaux et les jeunes révoltés – et l’ « usine diffuse », concept qui justifiait la sortie de l’usine au nom du fait que tout, en définitive, de la consommation de marchandises culturelles au travail domestique, contribuait désormais à la reproduction de la société capitaliste, et que donc l’usine était désormais partout. Cette évolution contenait en soi, à plus ou moins brève échéance, la rupture avec le socialisme, et même avec ceux qui, comme les BR et certains collectifs de l’autonomie ouvrière voulaient croire que « la classe ouvrière reste de toutes façons le noyau central et dirigeant de la révolution communiste » (BR – Résolution de la direction stratégique, avril 75). Les pratiques qui correspondirent à cette rupture éthique divisèrent d’emblée ceux qui croyaient appartenir au même mouvement révolutionnaire : ce furent les autoréductions – en 1974, 200 000 foyers italiens autoréduisent leur facture d’électricité –, les expropriations prolétariennes, les squatts, les radios libres, les manifestations armées, la lutte dans les quartiers, la guérilla diffuse, les fêtes contre-culturelles, bref : l’Autonomie. Au milieu de tant de déclarations paradoxales – il faut tout de même rappeler que Negri est ce schizophrène qui, au bout de vingt ans de militantisme autour du « refus du travail » finit par conclure : « Donc, quand nous parlions de refus du travail il fallait entendre par là refus du travail en usine », il arriva même à ce dissocié de naissance, du fait de la radicalité de l’époque, de produire quelques lignes mémorables, comme celles-ci, tirées de Domination et sabotage : « La connexion autovalorisation-sabotage, et sa réciproque, nous interdit d’avoir plus rien à faire avec le “socialisme”, avec sa tradition, tant avec le réformisme qu’avec l’eurocommunisme. Ce serait même le cas de dire que nous sommes d’une autre race. Rien de ce qui appartient au projet en carton-pâte du réformisme, à sa tradition, à son infâme illusion, ne nous touche plus. Nous sommes dans une matérialité qui a ses propres lois, découvertes ou à repérer dans la lutte, de toute façon autres. Le “nouveau mode d’exposition” de Marx est devenu le nouveau mode d’être de la classe. Nous sommes ici, indéboulonnables, majoritaires. Nous possédons une méthode pour détruire le travail. Nous nous sommes mis à la recherche d’une mesure positive du non-travail. De la libération de cette servitude merdique dont jouissent les patrons, et que le mouvement officiel du socialisme nous a toujours imposé comme blason de noblesse. Non, vraiment, nous ne pouvons plus nous dire “socialistes”, nous ne pouvons plus accepter votre infâmie. » Ce à quoi s’affronta avec une telle violence le mouvement de 77, ce mouvement qui était l’assomption scandaleuse et collective des formes-de-vie, ce fut le parti du travail, le parti de la dénégation de toute forme-de-vie. Et c’est en milliers de prisonniers que l’on put mesurer l’hostilité du socialisme à l’endroit du Parti Imaginaire.

 

 

Toute l’erreur des gens de l’Autonomie organisée, ces « poux repoussants qui hésitent entre caresser dans le sens du poil le dos de la baleine sociale-démocrate ou celui du Mouvement » (La rivoluzione, n°2, 1977), fut de croire que le Parti Imaginaire pourrait être reconnu, qu’une médiation institutionnelle serait possible. Et aujourd’hui encore, c’est l’erreur de leurs héritiers directs, les Tute bianche, qui croyaient à Gênes qu’il leur suffirait de se comporter en flics, de dénoncer les « violents » pour que la police les épargne. Au contraire, il faut partir du fait que notre lutte est d’emblée criminelle, et se comporter en conséquence. Seul le rapport de force nous garantit quelque chose, et d’abord une certaine impunité. L’affirmation immédiate du besoin ou du désir, pour ce qu’il implique d’intimité avec soi-même, contrevient éthiquement à la pacification impériale ; et n’a même plus l’alibi du militantisme. Le militantisme et la critique de celui-ci étaient tous deux, à leur manière divergente, compatibles avec l’Empire ; l’un comme forme du travail, et l’autre comme forme de l’impuissance. Mais la pratique qui passe outre, où une forme-de-vie impose sa façon de dire « je », s’expose à l’écrasement si elle n’a pas calculé son coup. « La restauration de la scène paranoïaque de la politique, avec tout attirail d’agressivité, de volontarisme et de refoulement risque à tout instant d’écraser et de repousser la réalité, ce qui existe, la révolte qui naît de la transformation du quotidien et de la rupture des mécanismes de contrainte. » (La rivoluzione, n°2)

 

 

Ce fut Berlinguer, alors à la tête du PCI, qui, peu avant le congrès de Bologne en septembre 77, eut ces mots historiques : « Ce ne sont pas quelques porteurs de peste (untorelli) qui déracineront Bologne. » Il résumait ainsi le point de vue de l’Empire à notre sujet : nous sommes des untorelli, des agents contagieux, bons seulement à être exterminés. Et dans cette guerre d’anéantissement, c’est de la « gauche » que nous devons craindre le pire, parce qu’elle est la dépositaire officielle de la foi dans le travail, de ce fanatisme spécial qu’est la négation de toute différence éthique au nom de l’éthique de la production. « Nous voulons une société du travail et non une société d’assistés », opposait Jospin, ce grumeau de malheur calvino-trotskyste, au « mouvement des chômeurs ». Ce credo exprime le désarroi d’un être, le Travailleur, qui ne connaît d’au-delà de la production que dans la déchéance, le loisir, la consommation ou l’auto-destruction, un être qui a à ce point perdu tout contact avec ses propres inclinations qu’il s’effondre s’il n’est mû par quelque nécessité externe, par quelque finalité. On se souviendra pour l’occasion que l’activité marchande, lorsqu’elle apparut comme telle dans les sociétés antiques, ne put être nommée en propre, étant elle-même non seulement privée de substance éthique, mais la privation de substance éthique élevée au rang d’activité autonome. On ne put donc la définir que négativement, comme défaut de scholè chez les Grecs, a-scholia, et défaut d’otium chez les Latins, neg-otium. Et c’est encore, avec ses fêtes, avec ses manifestations fine a se stesso, avec son humour armé, sa science des drogues et sa temporalité dissolvante, ce vieil art du non-travail qui, dans le mouvement de 77, fit le plus décisivement trembler l’Empire.

 

 

Est-il fait d’autre chose, au fond, le plan de consistance sur lequel se dessinent nos lignes de fuite ? Y-a-t-il d’autre préalable à l’élaboration du jeu entre les formes-de-vie ?

 

 

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Vendredi 10 mars 2006

Un cheveu sur la soupe

 

De la grève sauvage à l’auto-organisation

 

 

 

Cela fait maintenant cinq jours que la Fac de Rouen a rejoint le mouvement anti-CPE qui se propage partout en France. Si jusqu’à présent celui-ci s’était constitué de manière autonome, il n’aura pas fallu longtemps pour que les professionnels du militantisme viennent nous vendre leur soupe, confessant vouloir « nous restructurer ». Dans de nombreuses villes des milliers d’étudiants ont refusé d’écouter les sermons des petits chefs et s’auto-organisent : fatigués d’être menés en pâture, leur spontanéité l’a emporté.

 

 

Ce que la manifestation d’hier a montré, c’est que s’opposer aux dirigeants de ce pays signifie aussi que nous ne voulons pas être dirigés. Du jeune-cool au poncho qui rêve que sa grand-mère le reconnaisse « à la tête » des étudiants en première page de Paris-Normandie, aux politicards de service qui espèrent nous enrôler dans leurs organisations trotskistes, c’est le même désir de contrôle, la même volonté d’encadrer et de gérer ce qu’il y a de vivant dans la résistance. Or, c’est cette vitalité qui jusqu’à présent a fait la force du mouvement anti-CPE. Hier, les « animateurs » de la manif ont préféré marcher main dans la main avec la police qui leur dictait le parcours, plutôt que de suivre les « méchants incontrôlés » qui allaient spontanément chercher les lycéens enfermés à quelques mètres, pour aller se désagréger devant l’Hôtel De Ville, après le traditionnel discours. Pourtant les lycées avaient déjà montré leur détermination à la manifestation du 7 mars, débordant là aussi le cordon syndicaliste. Depuis, les contacts se sont multipliés et les liens ne demandent qu’à se renforcer dans l’action.

 

 

Par « auto-organisation » nous n’entendons pas la confusion et la dispersion, mais bien plutôt le libre jeu, l’articulation entre les différentes positions dans une perspective commune, sans l’aplatissement à tout prix des antagonismes. « Grève sauvage » des A.G. sans tribune, des blocages dans la joie, des banquets collectifs et des rires sans intentions. Pas besoin de trouver un consensus pour mettre en place des actions, dès lors que suffisamment de personnes sont déterminées à les mener, ni de modérateurs lors des débats passionnés, où même s’il est bon d’établir une base d’accord, les divergences doivent s’exprimer.

 

 

Appelons donc à reconduire la grève, pour que puisse continuer à s’élaborer la lutte autonome contre le CPE, et ce jusqu’à son retrait. Organisons-nous dès aujourd’hui pour continuer le mouvement sur la fac, sans oublier bien évidemment les lycéens, chômeurs, travailleurs, tous ceux avec qui nous pouvons nous allier dans la lutte.

 

 

 

AG à 10h Amphi AXELRAD

 

 

Propositions d’actions à débattre en A.G. :

 

 

-         Reconduction de la grève à l’Université

 

-         Blocage dès lundi matin de tous les UFR

 

-         A.G. quotidienne à 10h

 

-         Débrayage dans les lycées du centre-ville le midi

 

-         Manifestation autonome dans la foulée

 

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Vendredi 10 mars 2006

« Je vois une génération entière qui travaille à des pompes à essence, qui fait le service dans des restos ou qui est l’esclave d’un petit chef dans un bureau. La publicité nous fait courir après des voitures et des fringues, on fait des boulots qu’on déteste pour se payer des merdes qui nous servent à rien. On est les enfants oubliés de l’Histoire. On n’a pas de but ni de vraie place, on n’a pas de grande guerre, pas de grande dépression. Notre grande guerre est métaphysique, notre grande dépression, c’est nos vies. La télévision nous a appris à croire qu’on serait des millionnaires des dieux du cinéma ou des rockstars, c’est faux. Nous apprenons lentement cette vérité et on en a vraiment, vraiment plein le cul.»

 

Tyler Durden

 

« Nous ne serons jamais aussi libres que pendant l’occupation »

 

 

A la suite du vote de la loi sur le C.P.E., un mouvement de grèves et d’occupations s’est propagé dans les facs et les lycées à travers toute la France. Rennes, Caen, Nanterre, Tolbiac, Jussieu, Lille, Montpellier, Pau, Tours et maintenant Rouen. Ce qui se propage, ou du moins ce qui nous contamine, ce n’est pas un penchant pour l’indignation mais l’intensité qui advient, parfois subrepticement, dans ces mouvements. A Nanterre, certains bloquent les gares, les autoroutes ; à Rennes, d’autres projettent des films ou défilent masqués par centaines la nuit. Ce qui est en jeu, ce que nous mettons en jeu, c’est un sabotage possible des rouages du quotidien, une réappropriation de cette jeunesse qui nous file entre les doigts. C'est-à-dire une certaine manière de répondre pied à pied et coup pour coup à la situation qui nous est faite.

 

 

Cette situation, nous l’avons comprise depuis un moment, c’est celle de la crise permanente. Ce qui reste de cette société va mal, et il nous faudrait tout accepter pour qu’elle se survive. Car finalement tout va mal mais tout est normal. A nous de tout faire pour trouver notre place sur l’échelle des vies de merde. Merci pour tout, on reviendra.

 

           

 

D’un côté, cette situation nous paraît à tous aussi fatale que détestable. De l’autre, nous avons été si minutieusement dépossédés de tout que plus rien ne nous retient de lui livrer la guerre qu’elle mérite. Nos parents ne nous sauverons plus, nos diplômes ne nous sauverons plus, cette société ne nous sauvera pas.

 

           

 

Finalement, parfaitement précarisés, nous n’avons désormais plus rien d’autre à perdre que les destins dont nous ne voulons déjà plus. Certains ont déjà parlé de la révolte des enfants perdus.

 

           

 

Evidemment, ce qui fera la force de ce mouvement anti-CPE, ce n’est ni l’indignation feinte des syndicats bien-pensants, ni le verbiage usé des organisations politiques dépressives, mais notre capacité collective à suspendre la situation normale pour en arracher les possibles. Laissons la misérable excitation militante à ceux qui s’en contentent.

 

           

 

Afin d’éviter les méandres bureaucratiques et les gémissements auto-complaisants, si courants dans les AG, nous proposons dès maintenant :

 

- La grève

 

- Le blocage de la fac

 

- L’occupation

 

 

Pour cela, il faut au plus vite constituer :

 

- Un comité d’Action (L’ineffectivité et l’ennui des modes de protestations habituels nous obligent à repenser l’Action Directe)

 

- Un comité d’Occupation (Afin d’organiser une réappropriation festive de notre cadre de survie)

 

- Un comité Décoration (Pour sortir, au propre comme au figuré, de la grisaille de notre quotidien)

 

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